Le Sahel, vaste région Africaine semi-aride, est autant une terre d’opportunités que de défis. Il est doté de ressources humaines et naturelles abondantes, offrant un énorme potentiel de croissance rapide. Pourtant, il y existe des défis environnementaux, politiques et sécuritaires importants. Selon une étude de la Banque Mondiale, les jeunes représentent 60 % de l’ensemble des chômeurs africains. En Afrique Subsaharienne, entre 7 et 10 millions de jeunes intègrent chaque année le marché du travail, et ce marché ne croît pas assez rapidement pour les accueillir. À peine 10% trouvent un emploi correspondant à leurs capacités, et ceci souffrent de salaires extrêmement bas. Dans la plupart des pays Africains, le chômage des jeunes « est au moins deux fois supérieur à celui des adultes », souligne la Banque Africaine de Développement (BAD). 

Les défis liés au chômage dans les régions du Sahel

«Avec une population de plus de 300 millions d’habitants et une tendance à l’urbanisation croissante, la région du Sahel offre d’énormes possibilités pour ces populations. Cependant, la région doit faire face à une recrudescence de l’extrémisme et de la criminalité, alimentée par une pauvreté endémique, de fortes inégalités de revenus, un taux de chômage élevé des jeunes et des défaillances en matière de gouvernance », affirme l’Organisation Internationale du Travail (OIT) en 2019, dans son programme d’alliance avec le G5 Sahel.

En Afrique subsaharienne, les taux de chômage restent relativement faibles car la grande majorité des jeunes actifs au travail ne peuvent pas se permettre de ne pas travailler. Cependant, ces jeunes souffrent régulièrement de sous-emploi et du manque de conditions de travail décentes. Les jeunes représentent 23,5% des 38,1% de travailleurs pauvres en Afrique sub-saharienne. L’emploi dans l’économie informelle est la norme, affirme L’OIT dans son programme “Emploi des Jeunes en Afrique”. 

Les jeunes femmes ont tendance à être plus défavorisées que les jeunes hommes dans l’accès au travail et font face à des conditions de travail pires que leurs homologues masculins.  Le constat de la Banque Africaine de Développement (BAD) est tel que dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et dans tous ceux de l’Afrique du Nord, il est plus facile pour les hommes que pour les femmes d’obtenir un emploi, même si celles-ci possèdent le même niveau d’expérience et de compétences. 

Au Mali, les défis de l’emploi demeurent importants du fait de la conjonction de plusieurs facteurs liés à la forte croissance démographique: l’arrivée sur le marché du travail d’un volume élevé de jeunes par rapport aux possibilités de création d’emplois, l’inadéquation entre la formation, le niveau d’instruction et les besoins du marché, ainsi que la prédominance du secteur informel. 

Portrait

Adama Koné est un jeune diplômé, détenteur d’une Maîtrise en Géographie de Développement à l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB). Célibataire sans enfants, cela fait maintenant une année qu’il est au chômage. Adama a postulé aux offres en ligne quand elles correspondent à son profil et a effectué plusieurs entretiens d’embauche. Toutefois, les entreprises requièrent à chaque fois des expériences de plusieurs années. 

Adama Koné s’exprime en ces mots : « Le chômage déprime, il rend malade financièrement, cela handicape tout activité juvénile. Le marché de l’emploi au Mali est relativement lié aux relations, il n’y a pas de compétitivité entre les diplômés et la compétence n’est plus recherchée. Le favoritisme par le côté familial et relationnel est le quotidien dans ce pays, cela amène une dégradation du marché de l’emploi. Le fait que les entreprises demandent de l’expérience, souvent entre 5 et 10 ans, pose aussi véritablement problème aux jeunes nouvellement diplômés». Dans le futur, Adama Koné souhaite faire une licence de spécialisation pour plus d’opportunités afin de se lancer dans l’entrepreneuriat pour embaucher d’autres jeunes. 

Zenabou Maïga est une jeune femme fraîchement diplômée, qui elle aussi est au chômage depuis plus d’un an. Elle a une licence en Science de l’éducation de la faculté des sciences humaines et des sciences de l’éducation (FSHSE). Zenabou rapporte être dérangée du fait de rester à la maison.  «À cause de mon chômage, ma famille ne me considère pas vraiment. Je ne peux rien régler financièrement, ni pour moi, ni pour personne d’autre. Ça me frustre et me donne l’impression d’être inutile» affirme-t-elle. 

Selon un rapport des Nations Unies, 64,5% de la population au Sahel à moins de 25 ans, il est l’une des régions les plus jeunes du monde. Par conséquent, les investissements dans l’éducation et la formation professionnelle peuvent aboutir à des dividendes démographiques importants. 

Les causes fondamentales du chômage des jeunes dans le Sahel

Selon une étude du Netherlands Development Organisation (SNV) pour son projet “Emploi des Jeunes crée des Opportunités au Mali” (EJOM),  le nombre d’emplois créés dans l’économie est inférieur à ce qui serait nécessaire pour suivre le rythme de la croissance démographique: « Les jeunes Maliens manquent souvent de possibilités d’emploi décent, ce qui entraîne des taux de chômage élevés ». 

D’après le SNV, les jeunes sont également confrontés à une inadéquation entre la formation reçue et les besoins du marché. Résoudre l’inadéquation entre emplois et qualifications suppose un système éducatif et une formation professionnelle qui répondent mieux à la demande et qui soit tourné vers l’avenir:    «Pour que la relation de la formation à l’emploi soit positive et efficiente, il faut que les qualifications produites par l’appareil de formation répondent, en nombre et en spécificité, aux qualifications dont l’économie a besoin et que réclame le marché du travail. Ainsi, on constate des décalages notables qui font qu’aujourd’hui, on assiste au paradoxe d’une économie insuffisamment satisfaite en qualifications adéquates qui coexiste avec un important chômage de jeunes diplômés. Les différentes études sur l’insertion des diplômés du système éducatif (enseignement technique et professionnel et enseignement supérieur) démontrent que les diplômés rencontrent d’énormes difficultés d’insertion» affirme l’Observatoire National de l’Emploi et la Formation professionnelle (ONEF).

L’ONEF ajoute que le dispositif de formation professionnelle et technique est né et s’est développé sans établir une relation étroite avec la problématique de l’emploi. Déjà socialement déconsidéré, parce que appréhendé comme un enseignement de rebut, la formation professionnelle et technique s’est développée comme un cursus où il s’agissait plus de passer d’un niveau à l’autre pour obtenir un diplôme que de se préparer à la maîtrise concrète d’un métier. Ainsi la logique d’un enseignement superficiel s’est imposée par rapport à la logique d’emploi et d’insertion dans la vie active. L’insuffisance de l’analyse des besoins, comme la faiblesse des relations avec les acteurs économiques réels, n’ont pu qu’encourager ce type de démarche et rendre ainsi le dispositif de formation insuffisamment adapté au contexte, à ses évolutions, et à ses besoins.

La problématique de l’emploi a également une dimension géographique. Dans les zones urbaines, la majorité des jeunes qui ont un emploi n’ont que des emplois précaires, à faible productivité, le plus souvent dans le secteur informel. Ils gagnent moins que le salaire minimum et, par conséquent, ne sont pas en mesure d’assurer à leur famille des conditions de vie décentes. Compte tenu des conditions dans lesquelles ils vivent et travaillent, ils sont plus exposés au risque et aux instabilités du marché, et souffrent donc d’une bien plus grande pauvreté. En zones rurales, le secteur agricole, qui regroupe la majeure partie des travailleurs, souffre d’un sous-emploi saisonnier dû à un exode massif des jeunes pour les zones urbaines. 

Une des grandes difficultés en Afrique Subsaharienne est l’absence de structuration du marché de l’emploi, où l’offre et la demande peuvent se rencontrer. Les entreprises créent peu d’emplois vu le coût élevé des intermédiaires et les réglementations rigides tant pour l’embauche que pour le licenciement. L’absence de travail crée un sentiment d’exclusion et d’inutilité qui entraîne violence, toxicomanie et extrémisme.  

L’une des principales conséquences du Coronavirus est aussi son impact sur l’emploi des jeunes. Selon un rapport récent de l’OIT, plusieurs entreprises ont mis en chômage technique leurs travailleurs. Du fait de la COVID-19, le continent enregistre une forte hausse du chômage et d’après l’OIT, les jeunes sont les plus touchés. En général, les jeunes sans expérience sont les derniers à être embauchés et, en période de ralentissement, ils sont les premiers à être licenciés. 

Tableau 1 : Répartition par région du nombre de salariés mis au chômage technique suite à la crise du COVID-19

RégionEffectif des salariés en chômage techniquePourcentage
Kayes1 26126,0
Koulikoro1312,7
Sikasso4459,2
Ségou671,4
Mopti140,3
Tombouctou2334,8
Gao3156,5
Bamako2 37849,1
Total4 844100,0

Source : Calcul de l’ONEF à partir des données collectées auprès de la Direction Nationale du Travail (DNT)

Défis rencontrés par les personnes vivantes avec un handicap 

Vivre avec un handicap est difficile où que l’on soit, mais particulièrement dans les lieux où le manque de financements et d’infrastructure exclut systématiquement les personnes en situation de handicap. D’après Africa Education Trust, moins de « 5% des adultes handicapés sont instruits » en Afrique. Cette exclusion systématique du développement social et économique de leurs communautés marginalise ces individus davantage car ils sont perçus comme des fardeaux par leur entourage et la société en général. Uhambo, une ONG sud-africaine pour les enfants en situation de handicap rapporte que 90% des enfants avec un handicap ne sont pas scolarisés. D’après Youssouf Diakité, directeur de l’école inclusive Malienne Éco-Poinçon, le principal challenge à la formation des élèves non-voyants est le manque de ressources adaptées (tablette braille et poinçon et les livres scolaires en braille…). En grandissant, les élèves malvoyants voient leur problème exacerbé : «À cela s’ajoute le souci de la documentation pour les élèves du secondaire et des étudiants. Les documents leurs sont souvent inaccessibles, parce que n’étant pas en braille», explique Mr. Diakité. 

Outre le manque de formation, les perspectives d’emploi des personnes handicapées sont aussi limitées par les préjugés et l’ignorance des employeurs, créant ainsi un climat d’intolérance dans les lieux de travail. Les employeurs croient souvent à tort qu’embaucher des employés avec des handicaps nécessitera des ajustements majeurs pour accommoder ceux-ci, renonçant ainsi à l’inclusion et la diversification de leur milieu de travail. En effet, une étude du US Office of Disability Employment Policy révèle que 70% des ajustements nécessaires pour répondre aux besoins de personnes handicapées ne coûtent rien. 

Les personnes qui ont un handicap sont souvent contraintes d’intégrer l’économie informelle, et en plus des problèmes rencontrés par tous les acteurs de l’économie informelle, sont forcées de travailler dans des conditions mal adaptées à leurs besoins. «Entrer sur le marché du travail est très difficile pour les personnes avec un handicap» raconte Ola Abu Alghaid, membre executif at une NGO pour personnes handicapées, «À travers nos programmes de par le monde […] nous avons appris que les politiques publiques et normes juridiques négligent souvent les personnes en situation de handicap». Pour Mr. Diakité, “La crise de l’emploi des [personnes] handicapé[e]s est tout simplement une question de volonté politique. Les perspectives d’emplois, c’est d’abord d’adopter des dispositions législatives et réglementaires pour faciliter l’intégration à la fonction publique de l’État et celle des collectivités territoriales, promouvoir leur employabilité dans le secteur privé et les (personnes en situation de handicap) appuyer dans la création d’entreprises. 

Comment remédier à ces problèmes? 

Il existe plusieurs moyens d’améliorer le taux de création d’emploi dans le Sahel.  Il est d’abord essentiel que les gouvernements continuent à développer des outils de formation technique et un programme d’éducation qui correspond aux besoins du marché de l’emploi en accordant une attention particulière aux jeunes diplômés. Cela nécessite un système de formation qui assure aux jeunes des compétences dans les métiers alignés avec les Objectifs de Développement Durable et des compétences liées à des technologies précises qui répondent aux besoins actuels du Sahel. 

Beaucoup comptent aussi sur le développement du secteur primaire (agriculture moderne) qui pourrait être un moyen important de création d’emplois et de richesse, et absorber un grand nombre de jeunes candidats à la migration. Une étude publiée dans la revue Voix d’Afrique N*94 démontre que le futur de l’agriculture est lié au Fintech, autrement dit le développement des outils digitaux de paiement. Les zones rurales pourraient ainsi devenir plus attrayantes pour les jeunes travailleurs, ce qui, à la longue, freinerait l’exode rural. Pour cela, il faut, entre autres, passer d’une agriculture centrée sur la subsistance à une agriculture qui se soucie d’avantage de la commercialisation et aux gains de productivité par l’innovation technologique et l’appui des infrastructures. 

Conclusion

Le chômage des jeunes est un grand défi dans le Sahel. Selon la revue Voix d’Afrique « Pour le relever, il faudra de nouvelles politiques de compétences et d’emploi plus pertinentes, qui favorisent la création d’emplois décents et corrigent l’inadéquation des compétences ». Par ailleurs, il est essentiel que les leaders Africains, au-delà de l’emploi, développent des stratégies intégrées pour la jeunesse incluant, entre autres, l’amélioration de leur participation à la vie politique et à l’action sociale. Donner aux jeunes un meilleur départ sur le marché du travail est une priorité essentielle pour les nations à travers le Sahel.